logo


To read Todd Sanders' translations into English

________

The Secret Book for Youki and Other Poems by Robert Desnos, translated by Todd Sanders
ISBN:0-9679429-2-6
$22.95 + $4.00 s/h
64 pgs. hardcover. limited edition of 200 copies featuring poems in original French with English translations.
can be ordered directly by sending a check or international money order to:
Air and Nothingness Press
5567 Hobart St.
Pittsburgh, PA 15217

(international orders, please add an extra $5.00 shipping/handling)

or from www.aannpress.com

________

For more translations of Desnos by Todd in Spring 2000

________

For more Poetry

Youki cover



Robert Desnos Robert Desnos


lumière de mes nuits youki

Te souviens-tu des nuits où tu apparaissais
Sur le rectangle clair des vitres de ma porte?
Où tu surgissais dans les ténèbres de ma maison
Où tu t'abattais sur mon lit comme un grand oiseau
Fatigué de passer les océans et les plaines et les forêts.
Te souviens-tu de tes paroles de salut
Te souviens-tu de mes paroles de bienvenue
           de mes paroles d'amour?
Non, il ne t'en souvient pas,
On ne se souvient pas du présent, personne. . .
Or, il est nuit,
Tu surviens, tu arrives, tu t'abats sur mon lit
Je suis ton serviteur et ton défenseur soumis
           à ta loi et toi soumise à mon amour.
Il est minuit il est midi
Il est minuit et quart
Il est minuit et demie
Il est minuit à venir ou midi passé
Il est midi sonnant
Il est toujours midi sonnant pour mon amour
Pour notre amour
Tout sonne tout frémit et tes lèvres
Et sur mon lit tu t'abats entre minuit
           et quatre heures du matin comme un grand albatros
Échappé des tempêtes.


les charmes de la nuit

Quand on confie son corps aux charmes de la nuit
Il semble voir paraître à travers la fenêtre
Le visage lointain de ceux que l'on connut
où étiez-vous? où était-elle? où serons-nous?
Le temps qui s'abolit et renaît de lui-même
ne répond même pas aux questions des passants,
Ces fleurs qui s'effeuillaient ces souffles oubliés
ont atterri bien loin sur des terres nouvelles
on les voit resplendir à l'éclair des prunelles
dans un accent de voix dans un geste inutile
Ils mourront tous à l'heure dite à la va-vite
Ces yeux s'éloigneront ainsi que deux lanternes
que l'on voit disparaître aux routes en forêts
Ces yeux reparaîtront on reverra leur cerne
on ressent leur regard Eh quoi ce n'est pas eux
La vie est parcourue de fantômes futiles
De loin on reconnaît la démarche amicale
Et de près ce n'est plus qu'une vaine vapeur
Squelette ridicule ou burlesque brouillard
allez-vous-en allez-vous-en je ne crains plus
que le mystère enclos dans la réalité.


soir

Jadis un c¦ur battait dans cette poitrine
Il ne battait que pour elle
Le c¦ur bat toujours mais on ne sait plus pourquoi

Celui-là a clos ses lèvres à jamais
Il ne dit plus Il ne dira jamais plus
le mot amour

Peut-être le c¦ur bat-il toujours pour elle
Il bat sûrement encore pour elle
Mais il bat dans le silence

Ce doit être une triste nuit
Que la nuit de celui-là
Qui écoute battre son c¦ur

Il l'écoute il bat comme aux grands jours
Comme aux jours délicieux
Comme aux jours d'illusion

Mais l'amour n'a plus le droit de se révéler
Par la parole de ce veilleur acharné
Obstiné à aimer et à souffrir

Et si elle aussi a un c¦ur
Un soir elle viendra à pas de loup
Fermer ces yeux qui fixent son image dans l'obscurité

Et mettre sur le silence de cet amour
Le silence immense et sifflant du sommeil
Mais alors elle apparaîtra dans un rêve
Et tout sera à recommencer.


à l'aube

Le matin s'écroule comme une pile d'assiettes
En milliers de tessons de porcelaine et d'heures
Et de carillons
Et de cascades
Jusque sur le zinc de ce bistro très pauvre
Où les étoiles persistent dans la nuit du café

Elle n'est pas pauvre
Celle-là dans sa robe de soirée souillée de boue
Mais riche des réalités du matin
De l'ivresse de son sang
Et du parfum de son haleine que nulle insomnie ne peut altérer
Riche d'elle-même et de tous les matins
Passés présents et futurs
Riche d'elle-même et du sommeil qui la gagne
Du sommeil rigide comme un acajou
Du sommeil et du matin et d'elle-même
Et de toute sa vie qui ne se compte
Que par matinées, aubes éclatantes
cascades, sommeils,
nuits vivantes

Elle est riche celle-là
Même si elle tend la main
Et doit dormir au frais matin
Dans sa robe crottée
sur un lit de désert.


nuits

Femmes de grand air
Femmes de plein vent
Est-ce que la nuit est douce pour vous

Femmes de plein vent
Rôdeuses rencontrées à l'aube
Est-ce que la nuit ne vous déchire pas

Femmes de grand air
Laboureuses perdues dans les plaines
Est-ce que la nuit est une moisson pour vous

Femmes de plein vent
Marchandes de poissons aux mains crevassées
Est-ce que ta nuit coule vite pour vous

Femmes réveillées au petit jour
Femmes traînant au travail des pieds meurtris
Est-ce que la nuit est sans écho pour vous

La nuit est-elle douce?
La nuit vous déchire-t-elle?
Moissonnez-vous la nuit?
La nuit coule-t-elle vite pour vous?

Femmes de grand air
Femmes de plein vent
Femmes de la nuit de l'aube et du jour
Rôdeuses laboureuses poissonnières
Aimez-vous le plein air
Aimez-vous le grand vent?


pierre à pierre

Pierre à pierre et pied à pied
Et c¦ur à c¦ur et tête à tête
Les beaux jours sont passés

Fil à fil et feuille à feuille
Et un à un et seul à seul
Les jours sont beaux et ne passent pas

Grain à grain corps à corps
Et côte à côte et main à main
Bien malin qui gagnera la bataille

Pierre à grain et seule à un
Et main à c¦ur et tête à c¦ur
L'amour est vaste comme le monde.


chantepleure

Chantecaille fleur des rues
Chantepie fleur des bois
Chanteloup fleur des eaux
Chantamour fleur des nuits
Chantemort fleur des pois

Pleurivresse fruit de l'aube
Pleurétreinte fruit des yeux
Pleuraccueil fruit des mains
Pleurémoi fruit des lèvres
Pleurez-moi fruit du temps.


le loup

Le loup n'a plus les dents longues
au temps des aubépines
Les yeux lueurs de brasier
Éclatantes étoiles
Figures de lac et de torrent
Neige forêt
Et sur tout cela comme dans les images
La zébrure d'un ruisseau de sang
Un traîneau fuyant au loin vers les forêts
La voix d'une petite fille
Loup y es-tu n'y es-tu pas
au temps des aubépines
au temps des pommes de pin.


À la dame si reine

À la dame si reine
est le cabaret où je suis attablé
           ce soir
parmi des tables vides et nues comme des tombeaux.
Les garçons ont fait grande toilette
Ils s'affairent autour des chaises sans occupants:
Dans leur costume de corbeaux
Ils ont l'air de célébrer
           le mariage de la solitude et de la nuit
et moi j'attends.
Parfois le téléphone résonne et nul ne va répondre
et peut-être est-elle au bout du fil,
           loin d'ici, à m'appeler
mais nul ne répond
           et je ne sais quelle force m'interdit d'aller prendre
l'appareil en mains et de dire:
« C'est moi, l'alcool brille dans les bouteilles
viens, viens vite,
nous boirons toute la nuit si tu le désires
Si tu veux dormir, tu dormiras dans mes bras
en attendant le matin de cristal et de drap mouillé
qui tombe comme une vague sur la ville. »

Là-bas, la maison est vide
Je cours de chambre en chambre en appelant
Je pleure sur ton oreiller
Je sanglote en disant ton nom
           car nulle année passant après une autre année
ne pourra distraire ma pensée de ta pensée
mon désir de ton désir
           et ma bouche de ta bouche.

Les draps se saliront sans être froissés
sur le lit où tu aimais dormir
et je crève d'être seul et d'appeler et d'imaginer
à quels outrages te soumettent
les larves immondes que le destin
           a dressées sur notre chemin.